À quoi leur sert la Tchén’ssâ ?

Puisque  vous êtes des initiés, vous avez sans doute entendu parler de L’école de la Tchén’ssâ. L’oreille tendue en a assuré l’appellation et le suivi (les 19 mai 2012, 18 juillet 2012, et 19 mai 2013); Francis Langevin l’a intégré à une réflexion savante (ici), et, à la sortie du dernier roman de William S. Messier, Dixie, on (je parle évidemment de Dominic Tardif dans le Voir et de Christian Desmeules dans Le Devoir) s’empresse de référer au groupe auquel il appartient.

Juste cette illustration suffit à résumer un univers. C'est le Dixie de William S. Messier

Juste cette illustration suffit à résumer un univers. C’est le Dixie de William S. Messier

On peut certes questionner les règles qui cadrent cette « école » ou encore, à la manière des papautés littéraires du monde moderne, se demander qui en fait vraiment partie. Mais formuler ces interrogations, c’est un peu devenir le dindon de la farce, passer à côté de l’ironie sous-tendue par l’appellation et qui guide l’attitude des auteurs du groupe. Je ne voudrais pas occuper ce rôle-là. Plutôt, il convient d’interroger cette ironie même. C’est vrai : à partir du moment où on tente de définir une « pratique littéraire québécoise contemporaine », il semble évident qu’il faille le faire avec un pas de côté, sans trop se prendre au sérieux.

La Tchén’ssâ, c’est le néoterroir, la tendance à la régionalité, bref, la soutane régionaliste qui rencontre le jet désacralisant de la culture populaire. En fait, qu’est-ce que je dis là : c’est la culture populaire (le folklore, la tradition) qui rencontre la culture populaire (le film d’horreur, le hard boil, les jeux vidéos). Le geste carnavalesque autorise justement à ce que les œuvres issues de ces deux aires de divertissement, parce que portées par des écrivains, sortent du champ où on les confinerait a priori. L’école de la Tchén’ssâ consiste essentiellement à faire de la littérature chargée d’un grand capital symbolique, avec ce qui, structurellement (et là il faut avoir un peu foi en BourDieu), s’oppose à l’idée même de capital symbolique. Il y a comme une petite lassitude face à cette pratique littéraire de la modernité qui a amené les œuvres, de plus en plus, à intégrer la ville, et les mêmes rues, et les mêmes thèmes. Ça me rappelle la réplique de Tess dans Document 1 de François Blais (tchén’ssaïen de la fesse gauche) :

« Bref, toutes les maisons d’édition ont leurs préférences quant à la présentation des manuscrits qu’ils reçoivent, mais pour ce qui est du contenu, ils laissent ça à notre entière discrétion. (Pourtant, si j’étais éditrice, il me semble que j’aurais plutôt tendance à dire : “Présentez ça comme vous voulez, pourvu que ça soit lisible, vous pouvez même y aller au stylo si vous avez une belle main, mais soyez avisé que tout manuscrit relatant les aventures d’un trentenaire noyant sa peine d’amour dans un quelconque bar du Plateau-Mont-Royal sera envoyé directement à la déchiqueteuse.”) » (2012 : 84)

Il faut retourner dans le bois, réinvestir les friches régionales. La Tchén’ssâ, par sa dénomination ironique, montre un peu ça : l’absence de dessein qui guide cette attitude littéraire, simplement cette envie d’aller ailleurs, de sortir, de s’ébrouer des ornières sans aller jusqu’à se faire adouber par Victor-Lévy Beaulieu.

C'est sûr que vu comme ça, on peut avoir peur - c'est tiré de Chainsaw massacre.

C’est sûr que vu comme ça, on peut avoir peur – c’est tiré de Chainsaw massacre.

Aussi, mais si vous permettez, je vais me garder ce sujet-là en réserve : faire une école de la Tchén’ssâ, c’est faire un portrait de groupe d’écrivains en anti-écrivains, c’est montrer des Habitants fort loin du souffreteux Jean Colin dont André Belleau fit un tel portrait ; c’est oser un peu sortir de la marge dans laquelle s’est naturellement fait une niche la Littérature. Tout à coup, on se retrouve avec la force de bêtes humaines capables de dresser le monde sauvage – c’est Jean Rivard passé sur les bancs de l’Université. Puis après ça, qui s’étonnerait que Pauline Marois, en campagne électorale, lise Arvida de Samuel Archibald ?

L’école de la Tchén’ssâ, si ça existe vraiment, peut changer le paysage littéraire, renverser les valeurs, faire vaciller l’académie (eh oui, faisons comme s’il existait une académie), bref, peut se prétendre des rôles d’avant-garde. Elle ne le fera pas. Parce que la Tchén’ssâ, c’est essentiellement une histoire d’ironie.

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  1. […] le blogue Ils sont partout, le 25 septembre […]

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